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Rebeca (Le 70-Treize)

Entre le 70-Treize et Chassart, Rebeca s'implique dans différents projets d'intérêt collectif à Forest

Salut Rebe ! Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que fais-tu ?   

Je suis Rebeca, je suis arrivée à Bruxelles il y a sept ans, après la naissance de ma fille. Je travaille comme artiste et j’utilise mon métier pour créer du lien. Je monte sur scène et je fais des créations. Je viens de la danse, le corps est mon outil principal. Avec ça je mélange de plus en plus le fil ; je fais du crochet et de la broderie. 
 

  

Là on est chez toi au 70-Treize. C’est quoi l’histoire de ce lieu et quelles sont ses ambitions ?  


Le 70-Treize est un bâtiment de la commune de Forest qui a été confié à Communa en occupation temporaire. L’idée c’était qu’on habite en haut et que le rez-de-chaussée devienne un espace ouvert au quartier. A la base, nous étions cinq adultes, un enfant, et on ne se connaissait pas. Il a d’abord fallu rénover la maison, ça nous a pris plus ou moins six mois. On s’est rencontré·e·s comme ça. Ensuite on a commencé à doucement rencontrer le quartier, les voisins, à interagir. Cette avenue est assez bizarre, c’est comme la frontière entre le haut de Forest, classe moyenne, et le bas de Forest, working class voire précarisée. Nous, ce qui nous intéressait c’était de toucher les habitant·e·s du bas de Forest. En sachant que nouer du lien, des relations et de la confiance ça prend du temps. 

Au début, on ne savait pas ce qu’on pouvait proposer et ce qui intéresserait les gens. On s’est dit : on a un espace qui va accueillir des activités avec la seule contrainte que ça doit être ouvert et accessible à tout le monde. On voulait être radicalement accessibles financièrement donc tout devait être gratuit ou à prix libre. La première fois, on a dit oui à toutes les propositions quelles qu’elles soient. Ensuite on se mettait d’accord pour savoir si on allait de nouveau proposer l’activité. Il n’y avait pas vraiment de curation, seulement ce fil rouge de l’accessibilité. 


On a aussi proposé des choses nous-mêmes, comme la recup de Communa qu’on a bougé ici. [circuit de récupération d’invendus alimentaires. Ces aliments sont redistribués, notamment via une épicerie gratuite pour les habitant·e·s du quartier, une fois par semaine, ndlr] On l’a maintenue malgré les mesures covid, à force de discussions avec la police.
 Avant on organisait aussi un brunch une fois par mois sur le parking devant la maison, pour inviter les passant·e·s à manger avec nous, à discuter, à rigoler, à jouer. C’était très gai, je me souviens de deux mamans marocaines qui sont venues avec du thé à la menthe et qui discutaient avec des parents bobos. Ça commençait à faire un beau mélange, une super connexion entre les gens et boum : le covid est arrivé.  


 

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Vous avez des projets pour la suite ? 
 

Il y a un an, la commune nous a fait part de son projet pour la maison. C’est la fin qui sonne. Moi j’ai beaucoup porté ce projet. On se demande un peu quel est l’intérêt ici ? Quel est le retour ? Dans quel but on a fait tout ce travail ?  Le 70-Treize est devenu ce lieu connu et apprécié par les gens du coin. Pour moi si tu montes ce genre de projets et qu’après d’un coup tu fermes, qu’est ce que tu fais au gens ? Qu’est ce que tu leur racontes ? C’est assez dur à vivre. Le souci c’est pas que la commune récupère le bâtiment, ça on le savait, mais c’est la façon de faire et les conséquences que ça entraîne.
 

Est-ce qu’on touche un peu aux limites de l’occupation temporaire face à l’occupation transitoire ? 

 

Oui, on a vraiment créé quelque chose ici, et ça va juste devenir trois logements. Sociaux, certes, mais ce sont déjà des logements sociaux à l’heure actuelle. Moi je me sens liée aux gens, et responsable de leur dire «c’est fini». Ça fait mal au cœur.

 

Qu’est-ce que ça t’apporte de vivre en occupation ? Est-ce que tu dirais que ça t’a enrichi, et en quoi ?  

Enormément. La grande différence c’est que mon foyer est un projet. J’habite dans un projet qu’on porte à plusieurs et qu’on partage. C’est extrêmement intéressant de voir comment on gère les énergies des gens qui entrent, qui sortent et qui habitent. C’est une chose magnifique que j’apprécie beaucoup et que je souhaite poursuivre, ailleurs dans le futur. Travailler avec des inconnus, proposer des activités. Economiquement c’est facile à vivre. Ça m’a donné beaucoup de temps. J’avais pas beaucoup de travail en tant qu’artiste. M’établir à Forest, ça m’a permis d’avoir le temps de créer du lien avec les organisations ici et m’investir dans le projet du 70-Treize. 

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Tu disais que tu as une fille. Est ce qu’elle a toujours connu cette maison ? Qu’est-ce que c’est de grandir dans une occup’ avec tout ce monde et autant de projets autour de soi ?  

Ma fille a sept ans et demi, et elle habite en colocation depuis sa naissance. Ce à quoi nous faisons attention, surtout parce qu’elle est enfant unique - ce que j’ai toujours souhaité éviter (rires) - c’est l’importance de partager. Quand tu vis à plusieurs, ton univers à toi peut tout le temps être bousculé. Moi je pense que ça te rend flexible dans ton esprit, dans ta façon d’aborder le monde. En vivant avec d’autres personnes, tu vis ça constamment. Parce que, mettons, tu sors de ta cuisine et cinq minutes plus tard, ta tasse n’est plus à la même place qu’avant. Ça, c’est vivre en colocation. Aussi, c’était magnifique de vivre en projet pour ma fille : je faisais des stages et des ateliers ici. Et j’utilisais ses jouets, ses livres. Alors on avait instauré une règle ; tout ce qu’elle laisse dans l’espace commun, elle choisit que les autres peuvent aussi l’utiliser. Et à tout moment, elle peut sortir un de ses objets de l’espace commun pour le mettre chez elle, dans son univers. C’était très clair. C’est une sécurité qui permet de respecter les besoins des enfants. C’est ma responsabilité en tant que parent d’accueillir ça et de mettre un cadre de sécurité pour elle.  

  

C’est important de poser un cadre ?  

J’ai longtemps vécu en Angleterre avec des ami·e·s en colocation. On n'avait pas de cadre, tout se faisait naturellement. Ici c’est particulier. On est dans un espace public, donc c’était important d’être clair là-dessus. Après c’est quelque chose de très individuel mais je crois que la clarté est très importante ; qu’on puisse parler de tout et revenir sur des décisions. 

 

Tu occupes un espace dans un autre bâtiment, à Chassart. Ça se passe comment là-bas ?  


Chassart c’est un grand bâtiment qui appartient aussi à la commune de Forest. Il y a une partie qui héberge déjà des projets avec l’ONE, l’Office de la Naissance et de l’Enfance, et une partie qui était inoccupée, confiée en gestion à Communa en occupation temporaire. Après quoi, tout le bâtiment va être transformé en cité de la petite enfance. Moi je travaille depuis toujours avec les enfants. Je fais partie d’un collectif qui s’appelle BabyLab Bazaar avec lequel on propose des activités et des créations pour les tout-petits. La commune cherchait au moins promoteur culturel qui s’adresse aux tout petits. On occupe un espace magnifique à Chassart, qu’on a rénové et baptisé Barbotine. On souhaite collaborer avec les gens du quartier en proposant des stages et des ateliers. Mais de nouveau avec le covid, c’est très difficile. Donc en attendant, on invite d’autres artistes de la petite enfance à venir utiliser l’espace. Le collectif travaille aussi sur une création qu’on espère pouvoir bientôt présenter.  

  

Travailler avec les enfants ça a toujours été une vocation pour toi ?



Oui. J’ai fait mes études à Liverpool puis j’ai déménagé à Londres. Là, j’ai travaillé comme danseuse et donné des ateliers pour les adolescents précarisés. Au début j’avais une peur panique des enfants, mais très vite j’ai compris que j’avais une bonne connexion avec eux et que j’avais une grande passion pour l’éducation en générale. Aujourd’hui, je suis hyper militante pour tout ce qui est éducation, repenser le système scolaire qui pour moi est affreux et ne fonctionne pas du tout. Je travaille autour de la nécessité de l’enfant à garder sa créativité et un esprit ouvert, celui avec lequel on naît. Ce qu’on fait, dans notre monde c’est qu’on leur ferme cet esprit dès l’âge de quatre ans. Donc je viens rouvrir ce qui était là. C’est comme ça que j’ai décidé de m’intéresser aux plus petit·e·s. En fait plus tu travailles tôt, « right at the roots of time » plus ton travail peut avoir un impact dans le futur.  

  

Parmi ta panoplie de métiers il y a aussi celui de facilitatrice. C’est quoi la facilitation ?  

Moi j’appelle ça créer un espace. En français on dit animation socio-culturelle. En anglais on dit « holding a space », tenir un espace, là où les autres êtres humains peuvent créer du lien, s’exprimer, se rencontrer, grandir. C’est très théorique, ça veut rien dire ! (rires). Moi j’utilise mes outils artistiques pour créer des propositions, des rampes de départ pour se lancer dans une réflexion, une création, une discussion, ça peut être mille choses. Si je fais bien mon boulot, je deviens presque invisible. Je suis là à tenir une corde de sécurité autour des gens. Tu parlais tout à l’heure du cadre. Là je donne ce cadre, mais il est doux. 

  

C’est quoi ton meilleur souvenir de facilitation ? 


Ce qui me vient en tête c’est le STUN Camp à Paris. Avec environ septante personnes, j’ai proposé un cadre qui invitait à s’emparer du projet. Et les gens l’ont fait. Dix jours à voir les gens venir avec des propositions. Tout le monde : « j’ai une nouvelle idée ». C’était magique.

 

Et un bon souvenir au 70-Treize ?


Un stage pour les enfants de quatre ans où on a construit une cabane en face de la maison avec les gens du quartier. Les enfants nous sautaient dans les bras du haut de la cabane. 


 

C’est quoi selon toi le meilleur « ice breaker » ?

Un que j’aime bien : tu dois trouver quelque chose en commun avec quelqu’un d’autre. Et puis le groupe grandit de plus en plus : de deux à quatre, puis six personnes. À la fin c’est tout le monde qui se retrouve en un seul grand groupe. 

Janvier 2022
Photos : Benoît Barbarossa
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